Vers l'établissement d'une orthographe wallonne unifiée, li rfondou walon

 dierin rapontiaedje - last update: 2012-06-17.

Dressêye:

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie

Cinquième partie

 


Première partie

De quoi s'agit-il ?

Nous qui avons appris une ou plusieurs langues à l'école, il nous semble que l'orthographe est une chose intimement liée à celle(s)-ci. Un concept qu'on ne discute pas. D'où la notion de faute d'orthographe.

Pourtant, ceux qui ont lu Rabelais ou Villon dans la version originale savent que l'orthographe, française par exemple, a changé – ô combien – au cours des siècles. De même pour l'anglais, le néerlandais ; - peut-être moins pour l'espagnol.

L'état dialectal : un passage obligé ?

Avant d'être écrites de la même façon par l'ensemble des scripteurs, toutes les langues passent par un état dialectal. On ne prononce pas de la même façon - et on n'emploie pas tout à fait les mêmes mots - sur toute l'étendue du territoire linguistique. Pensez, même en ce 21e siècle, aux consonances du français de Marseille, de Paris, de Bruxelles, de Montréal, de Dakar, de Liège ou de Redu. Néanmoins, on se comprend entre locuteurs.

Là où l'inter-compréhension disparait, on peut considérer qu'on a à faire à une autre langue. Comme quand on passe, au point de vue des langues régionales de la Wallonie, de Nivelles (wallon) à Mons (picard).

Problèmes posés aux premiers scripteurs

Les premiers scripteurs sont donc confrontés à deux problèmes.

Le premier est : Dois-je écrire comme je prononce (dans ma ville, mon village) ou comme on prononce dans la grande ville voisine, voire dans la capitale régionale. Exemple en wallon : me faut-il écrire “comèdîe” (Namur) ou “comèdeille” (Liège).

Le second est : Si je choisi “comèdeille”, comment orthographier le son final : “-eille”, “-eïe”, “-èye”, “-eye”, “-ei”, “-eil”, “-èy”, “-ij”, “-äi”. Vous constatez que le choix est large.De même pour la prononciation namuroise : “-ille”, “-ie”, “-î”, “-iye”, “-îe”, “-îye”, “-ee”, “ea-”, “-ÿ”.

Solutions des deux problèmes

Le processus qui consiste à s'accorder sur une graphie commune pour une même prononciation, c'est l'adoption d'un système de transcription dialectale. Pour le wallon, le dernier en date s'appelle « système Feller ». Il a été proposé en 1900 et était pratiquement généralisé en fin de 20e siècle. En “Feller”, la question ci-dessus est résolue comme suit : “comèdîye” (Namur) et “comèdèye” (Liège). À noter que le picard tergiverse encore sur l'adoption de son système de transcription dialectale, Carton-Feller ou autre.

Le processus qui consiste à choisir une des variantes graphiques dialectales – ou une graphie intermédiaire ou mixte – pour écrire le mot de la même façon (à Namur et à Liège dans notre exemple) s'appelle “normalisation”. Ou – plus long mais peut-être moins rébarbatif - “établissement d'une forme écrite commune”. « Unification orthographique », si vous préférez.

Pour le wallon, ce processus a été enclenché en 1989. C'est ce que nous verrons dans la partie suivante.

Deuxième partie

Nous avons vu dans une première partie comment toutes les langues passent par un stade dialectal. Comment le wallon a choisi, vers 1900, un système de transcription normalisé pour ses différents dialectes, le système Feller, qui s'est progressivement imposé au cours du 20e siècle. Nous avons évoqué l'étape suivante : la planification du corpus de la langue, en vue d'arriver à la même graphie pour un mot donné, quelle que soit sa prononciation locale. Et, à l'écrit, employer les mêmes règles de grammaire, quel que soit le dialecte utilisé.

Les premiers appels du pied

Certains visionnaires avaient souhaité cette unification orthographique depuis le début du 20e siècle : Adelin Grignard, un Jésuite verviétois qui étudia le wallon du Hainaut oriental vers 1910. Pierre Bay, un militant thudinois, qui, en 1957, proposa de baser l'orthographe commune sur l'accent d'un point central : Ciney. Marcel Hicter, haut responsable de la culture à la « Communauté Française », qui dut « normaliser » son accent hesbignon pour ses créations théâtrales éditées et jouées en liégeois (années 1970).

Mais ces précurseurs trouvèrent devant eux un mur érigé par les fidèles inconditionnels de la transcription de l'accent régional, voire micro-régional. Car une sorte de dogme de « pureté linguistique » s'était insidieusement imposé dans le petit monde des « waloneus ». Il fallait transcrire l'accent et le vocabulaire d'une micro-communauté, celle d'un village, d'un hameau donné. Ce principe avait été conçu et diffusé par les dialectologues, probablement parce qu'il leur fournissait des matériaux inépuisables pour leurs études.

Réveil de l'idée

Dans les années 1980, des autres langues régionales gallo-romanes (romanche en Suisse, gallo et poitevin en France) s'essaient à la l'établissement d'une orthographe commune à leurs différents dialectes. Certains « waloneus » sont invités à des colloques dans ces régions, et reviennent avec cette idée dans leur bagage. Idée dans le vent car, un peu plus loin géographiquement, des langues naguère en voie de disparition comme le catalan et le basque viennent de réussir un « come-back » inespéré. Leur unification orthographique n'est pas étrangère à cette renaissance. Elle est perçue comme indispensable à un enseignement organisé destiné aux « générations sacrifiées », celles à qui on n'a plus parlé la langue.

Une fièvre créatrice s'empare des « waloneus ». Car, à l'inverse des pionniers de l'idée, ceux qu'on va appeler les « rfondeus » effectuent un survol complet de la langue wallonne, vocabulaire et grammaire. Pour chaque élément de diversité est établie une « solution commune ». Il faut dire que cette effervescence va de pair avec la généralisation de la micro-informatique, qui rend beaucoup plus aisés la diffusion et le traitement de la riche documentation lexicale existante.

Quelques noms, quelques dates

1988-1989 : Jean Germain publie dans la revue « Toudi » du philosophe José Fontaine : "Une koinè wallonne ?” & “Quel avenir pour nos dialectes ? L'exemple du romanche". Le second article contient les premiers essais pratiques de « rfondowe » (forme écrite commune d'un mot) : tchambe (chambre), tchesseu (chasseur)...

1992-1993 : Laurent Hendschel publie « Quelques propositions en vue de l'établissement d'une langue wallonne écrite commune ». Il y aborde non seulement la normalisation de différentes séries de mots wallons, mais également la problématique de la synonymie, de la grammaire et de la néologie.

1993 : Lucien Mahin  emploie pour la première fois - dans la revue « Singuliers » des dialectes romans de la province de Luxembourg - le néologisme « rifondou walon » pour désigner cette forme commune du wallon.

Le wallon écrit unifié est donc né et a été baptisé. La recette semble prête à l'emploi. Mais la mayonnaise prendra-t-elle ? C'est ce que nous verrons dans la partie suivante.

Troisième partie

Nous avons vu dans les chapitres précédents comment l'idée d'une orthographe commune à l'ensemble des accents du wallon était née. Et comment elle s'était développée en un projet cohérent, il y a une vingtaine d'années.

On dit souvent qu'il faut 20 ans pour que les nouvelles idées murissent et commencent à se répandre. Mais, quand il s'agit d'orthographe, une chose presque considérée comme sacrée, il convient de rajouter une « rawete »1. Pensons au système de transcription Feller, qui a mis pratiquement un siècle pour être adopté par tous. Et encore ! Avec de multiples adaptations régionales qui ont parfois conduit à continuer à écrire de plusieurs façons le même mot avec la même prononciation.

La diffusion du projet de « langue wallonne écrite commune »

De suite, l'idée reçoit l'aval de l'Union Culturelle Wallonne (U.C.W.). Cette société faitière, organisée en fédérations provinciales, regroupe de nombreuses troupes de théâtre amateur et autres associations de « waloneus ». C'est l'U.C.W. qui va organiser à Marcinelle, dès 1995, un congrès pour présenter le projet en invitant d'éminents spécialistes de la renaissance des langues régionales (comme Henriette Walter). Mais quand on voulut passer à l'application pratique, par exemple l'édition en rfondou walon, la machine U.C.W. eut des ratés. Au point de dissoudre sa « commission normalisation » en 2000.

Le sauvetage par « Li Rantoele »

Mais entretemps (1996) était né un nouvel acteur dans le petit monde des promoteurs du wallon : l' ASBL « Li Rantoele ». Elle regroupait des waloneus assez jeunes, polyglottes, communiquant entre eux en wallon, et convaincus que cette langue doit être transmise aux générations suivantes.

Les « Rantoelîs » vont continuer à affiner l'orthographe commune, et l'utiliser dans leurs publications sur papier (revue éponyme5, collection littéraire), et surtout sur Internet.

La diffusion par Internet

Depuis 1997, en effet, les rfondeus privilégient ce média pour faire connaitre, et le wallon, et la manière de l'orthographier, indépendamment de l'accent.

Les premiers sites qui voient le jour, dont « l'Aberteke »6, sont principalement destinés à publier dans l'orthographe commune les écrits déjà existants en wallon.

Ces sites attirent de nouveaux amoureux du wallon. Dont des jeunes, habitant en Wallonie, mais pas toujours de parents wallons. Et qui maitrisent parfaitement l'outil informatique. Ce sont eux qui vont apporter des idées neuves comme celle de l'esplicant motî où les mots wallons sont expliqués en wallon (Pablo Sarachaga, 2000). Ou encore le site des traductions wallonnes des programmes informatiques (le « Walotux » de Jean Cayron, 2009).

Quatrième partie

Nous avons vu dans la troisième partie comment le projet d'orthographe wallonne unifiée s'était développé dans les années 1990, puis avait marqué le pas, victime du conservatisme si vivace dans le milieu des « waloneus ». Mais, quasi miraculeusement, il survécut grâce à la ténacité des membres de l'ASBL « Li Rantoele » (la toile d'araignée), surtout par la voie d'un nouveau médium appelé Internet.

Mais pour arriver à quoi ?

Il serait trop long d'énumérer les avantages d'une normalisation de l'écrit pour une langue. Laissons-les plutôt deviner en partant d'une publication récente.

Le 24 mars 2012 a eu lieu, à Liège, la présentation d'un roman en « rfondou walon », intitulé « Gabriyel eyet Gabriyel »1. Les auteurs retracent la vie de deux « Gabriel », l'un vivant en Roumanie, l'autre à Loverval. Leurs destins se croisent une première fois lors d'une « opération villages roumains » en 1998. Ils se retrouvent par hasard lors d'une manifestation en faveur des sans-papiers à Bruxelles en 2006. Et de se découvrir un penchant l'un pour l'autre. Mais, l'un d'eux étant très religieux, comment parvenir à faire bénir un mariage gay en Belgique ?

Aborder ce genre de sujet est absolument inédit en wallon. Si les auteurs utilisent souvent le français pour rendre les conversations des personnages francophones, ces textes sont eux-mêmes traduits en wallon en note de pied de page.

Quelle surprise quand on sait qu'aucun des deux auteurs n'a de parent wallonophone. Ils ont donc dû apprendre le wallon ex-nihilo. Ceci peut sembler banal ; n'apprend-t-on pas de la sorte toutes sortes de langues étrangères ? Mais ce n'était pas possible dans la conception dialectale du wallon, chaque apprenant étant censé être d'un village X et utiliser l'accent et le vocabulaire de cet endroit.

La néologie

Il s'agit de créer des mots nouveaux pour s'adapter aux réalités du monde moderne.

Les dialectologues sont, par nature, réfractaires à cette démarche. Pour eux, chaque mot « valable », doit être « attesté » par un « témoin » : un « locuteur natif » du dialecte, interviewé par un linguiste compétent. Or la publication de la vaste enquête réalisée dans 300 villages de Wallonie entre 1935 et 1940 n'en est même pas à la moitié. On voit que, malgré la richesse des matériaux récoltés, la démarche des dialectologues ne peut assurer la survie d'une langue, surtout dans un monde au galop.

Or, en rfondou walon, les néologismes ont toujours été les bienvenus, dans la mesure où ils comblent une lacune dans le stock de vocabulaire existant, connu par les nombreux dictionnaires et lexiques.

Les néologismes sont forgés par dérivation, composition, emprunt, périphrases. Ensuite, par leur publication, ils sont soumis à la compréhension, puis à l'acceptation (ou le rejet) par la communauté des locuteurs-lecteurs.

Le roman cité ci-dessus a le mérite de montrer que plusieurs néologismes « semés » dans les années 1990-2000 ont « bien repris ». Il contient aussi une foule d'autres mots nouveaux, dont quelques-uns seront surement utilisés à l'avenir.

Mais, à part les néologismes, comment a-t-on fait pour se mettre d'accord sur l'orthographe de mots courants comme « pain », « eau », « école », « dormir », etc. ? C'est ce que nous verrons dans le chapitre suivant.

Cinquième partie

Nous avons vu, dans les quatre parties précédentes, comment le projet "langue wallonne écrite commune" était né et avait survécu aux aléas inhérents à une nouvelle idée qui bouscule les habitudes. Mais, pratiquement, comment a-t-on établi cette norme commune ?

La forme la plus répandue

C'est le cas le plus simple. Par exemple, tchambe (chambre) ne présente que trois formes dialectales « tchambe », « tchombe » et « tcham.me ». (On exclut la forme « cambe », présente à l'ouest, de phonologie picarde). La première est nettement plus répandue. C'est donc celle-la qui devient la forme écrite commune. Mais on laisse tout loisir aux locuteurs de « tchombe » et « tcham.me » de prononcer à leur mode. Le projet « rifondou walon » vise uniquement l'unification orthographique mais préserve la richesse de la diversité dialectale, en laissant la prononciation libre. D'ailleurs, la prononciation d'une langue n'est-elle pas toujours libre, malgré l'inlassable travail de police des diverses académies ? Pensez au français du Québec ou à l'anglais du Texas.

Les diasystèmes

Hélas ! La répartition des formes dialectales est loin d'être toujours aussi idyllique que pour notre premier exemple. Prenons le mot « doigt ». C'est « deût » à Liège, « dût » à Vielsalm, « dwèt » à Namur, « dèt » à Ciney, « doût » à La Louvière, « dwat » à Bertrix. Que faire ?

Utiliser ce que les linguistes appellent un diasystème. Le graphe « oe », qui représentait déjà le son « wè » en namurois au 19e siècle, et dont la prononciation « eû » est suggérée par des mots français comme « œcuménique », ferait parfaitement l'affaire. Et cela va permettre à un quelconque lecteur de connaitre toutes les prononciations locales de mots comme « toet » (toit), « boere » (boire), « poere » (poire), « froed » (froid), « troes » (trois), « droet » (droit). Tiens : remarquons que toutes les traductions françaises s'écrivent avec « oi ». Belle transition pour parler de...

La loi des séries

Le Wallon diglossique aura remarqué que, lorsqu'on écrit « ui » en français, on prononce souvent « u »/ « û » en wallon. « luire » devient « lure » ; « suivre », « shuve, shure », « bruit », « brut ». Quand le problème de la normalisation de « nuit » se posera, et qu'on trouvera des formes comme « nute » (Liège, Ardenne), « niût » (Charleroi) et « nêt » (Namur), on préfèrera les deux premières à la troisième, en vertu de la loi des séries. Pourtant, « nêt », forme du Namurois, aurait pu bénéficier de la cote, en fonction de...

La loi de la forme la plus centrale

Il est de notoriété publique qu'un Carolo comprend le Wallon de Namur. De même qu'un Liégeois, avec un petit effort. Mais n'allez pas demander à un Nivellois de faire une traduction simultanée en écoutant un Malmédien. Ni à un natif de Presgau de converser rapidement en wallon avec un Visétois. Quand les variations d'un mot concernent surtout la périphérie de l'aire wallonne sensu stricto, on choisit bien évidemment la forme la plus centrale. Ainsi « ouy » (œil) est préféré à « û » (Haute-Ardenne) ou à « î » (Charleroi).

Oui, mais parce que la forme centrale est nettement différente du français. En cas contraire, on pourra choisir...

La forme la plus typique

Cette règle conduit à sélectionner « fwait » pour « fait » (il fait bon), « oraye » pour « oreille », « souner » pour « sonner ». Car les formes centrales et majoritaires se prononcent en wallon comme en français.

Il faudra donc nécessairement un arbitrage, du moins pour une poignée de mots, les cinq règles énoncées ci-dessus sélectionnant des candidats différents.

Eh oui ! Les facteurs humain et historique (histoire courte, mais déjà bien fournie en débats) restent inéluctables dans toute entreprise d'unification orthographique.

Comme dirait Lorent Hendschel «  Les lingaedjes sont tot såf racionels: i sont bastis tertos al taxhlete pa cint meye halcotîs, avou tchaeke si idêye.


Lucien Mahin, articles parus mensuellement de février à juin 2012 dans "4 millions 7", revue de la Ligue Wallonne de Bruxelles.